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Bande-dessinées

Lou Lubie : la bédéiste qui décoiffe

Notre apparence reflète-t-elle notre identité? Ou, au contraire, nous conformons-nous à notre apparence?
Lou Lubie

Elle est bédéiste, elle vient de La Réunion, et son talent ne cesse de se décupler au fil des publications. Lou Lubie fait partie de ces autrices qui marquent durablement. Depuis sa première bande dessinée publiée en 2010, L’île au temps suspendu, je la suis avec une attention toute particulière. Album après album, elle a su me surprendre, m’émouvoir, et confirmer une évidence : son œuvre compte.

Il est rare que je lise l’intégralité de la production d’un·e bédéiste. Lou Lubie fait partie de ces précieuses exceptions que l’on a envie de partager avec les autres. Autrice engagée du 9e art, traduite dans plusieurs langues, elle s’impose aujourd’hui comme une voix singulière et essentielle de la bande dessinée contemporaine.

Je ne m’attarderai pas ici sur sa superbe initiative du Forum Dessiné, espace communautaire de création à distance, mais je vous invite vivement à y jeter un œil.

Pour vous présenter son œuvre, j’ai choisi de revenir sur mes albums coups de cœur. Retour sur 4 bandes dessinées pour une autrice incontournable.

Eurydice de Solen Guivre et Lou Lubie

On replonge dans le mythe intemporel d’Orphée et Eurydice avec cette bande dessinée écrite par Lou Lubie et magnifiquement dessinée par Solen Guivre. Le dessin m’a profondément séduite. Solen Guivre déploie un univers aux accents de fantasy, fait de traits doux et arrondis, porté par une colorisation onirique qui invite au rêve. On a le sentiment d’entrer dans un monde suspendu, presque hors du temps.

Les deux bédéistes proposent ici une réécriture libre et profonde du mythe, sans en trahir l’essence. L’histoire prend place dans une étonnante cité de papier, perdue au cœur d’un désert aride, où résideraient les dieux de l’Olympe. Dans cette ville de pèlerinage, on suit Eurydice, en fuite face au prince Aristée et à sa suite, avant sa rencontre avec Orphée. Mais très vite, la BD s’éloigne des codes traditionnels : Eurydice n’est pas une figure passive. Elle veut choisir, décider de son destin et y compris dans la mort.

Cette relecture contemporaine aborde un sujet douloureux, le suicide, avec beaucoup de justesse et de sensibilité. Elle s’inscrit surtout dans une réflexion plus large, traversée par des thématiques profondément actuelles : la précarité et l’indépendance des artistes, les violences conjugales, ou encore la place de la machine face à l’humain. D’autres figures de la mythologie grecque viennent enrichir le récit, comme Calliope ou Pygmalion, multipliant les points de vue sans jamais diluer la force du propos. La dimension mythique reste intacte, mais réinventée, offrant à ces personnages un nouvel angle de lecture.

Eurydice de Solen Guivre et Lou Lubie

Racines

Avec cette bande dessinée, Lou Lubie parle de cheveux et elle le fait avec une intelligence et une sensibilité rares. Pour celles et ceux aux cheveux bouclés, frisés ou crépus, les canons de beauté dominants ont longtemps martelé un même message : ces cheveux-là ne seraient pas « beaux ». Trop difficiles à dompter, trop visibles, trop encombrants. Ce que l’on oublie souvent, c’est à quel point les cheveux occupent une place centrale dans la construction de l’identité, en particulier lorsqu’on est une femme métissée ou noire.

La BD raconte l’histoire de Rose, une jeune métisse réunionnaise profondément tiraillée par la nature de ses cheveux. À la peau claire, elle aimerait se fondre dans la norme, et pour cela, avoir les cheveux lisses. Mais sa chevelure crépue la trahit sans cesse. Depuis l’enfance, elle lutte contre cette tignasse qu’elle ne parvient pas à maîtriser, et surtout contre le regard des autres : les moqueries, les critiques, le rejet parfois. Une souffrance intime, silencieuse, mais bien réelle.

À travers le parcours de Rose, Lou Lubie met en lumière un long chemin de déconstruction : celui des préjugés racistes intériorisés, de la honte héritée, et de la difficile reconquête de soi. Une BD qui parlera à beaucoup de femmes et d’hommes aussi certainement à l’heure où les canons de beauté restent encore uniformes, malgré la volonté d’une plus grande représentation.

Racines Lou Lubie

La Fille dans l’Écran de Manon Desvaux et Lou Lubie

La Fille dans l’écran c’est une romance née à l’ère du numérique, où l’intimité se construit à travers un écran et des mots tapés au clavier mais aussi à travers l’art.

Coline vit en France et rêve de devenir illustratrice. Timide, presque invisible aux yeux du monde, elle peine à trouver sa place et sa voix. C’est sur Internet qu’elle ose le premier pas, en contactant Marley, une photographe passionnée installée au Canada. Si plus de 6 000 kilomètres les séparent, la distance s’efface peu à peu au fil des échanges. Une relation singulière se tisse, faite de confidences, de doutes et de sincérité.

La force de la bande dessinée réside aussi dans son dispositif graphique original. Les pages en vis-à-vis mettent en dialogue les vies des deux jeunes femmes, chacune portée par un univers visuel distinct. Marley évolue dans un monde en couleurs, vibrant et foisonnant, sous le trait de Lou Lubie, tandis que Coline prend forme en noir et blanc, dessinée par Manon Desveaux. Ce contraste visuel traduit avec justesse leurs tempéraments et la manière dont leurs mondes finissent par entrer en résonance.

À la fois tendre et moderne, La Fille dans l’écran explore avec finesse la construction de soi et la création.

La fille dans l'écran - Manon Desvaux et Lou Lubie

Et à la fin, ils meurent

« Si tu t’appelles Timothée et que tu as 8 ans, c’est le moment de changer de livre. »

Dès cette citation d’ouverture, le ton est donné… et quel bonheur !

Avec cette bande dessinée, Lou Lubie signe une lecture jubilatoire. Rarement une BD m’aura fait autant rire (à part, peut-être, Astérix). Entre le ton résolument humoristique, les dessins expressifs et le détournement malin des contes de fées, impossible de ne pas se dérider. On rit beaucoup, mais on apprend tout autant.

Quels sombres secrets cachent réellement les contes de fées ? Lou Lubie s’amuse à déterrer les versions originelles, bien plus cruelles et dérangeantes que celles que l’on connaît. Avec pédagogie et malice, elle revient sur les récits fondateurs pour en révéler toute leur noirceur et parfois leur caractère franchement croustillant.

De l’Antiquité aux versions de Perrault et des frères Grimm, la plupart des contes connus passent sous la plume aiguisée de Lou Lubie. Une lecture à la fois drôle et intelligente pour un bon moment de détente !

Et à la fin ils meurent - Lou Lubie
Manue Moon
Author: Manue Moon

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